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On ne lèvera pas 2 000 milliards sur une diaspora qu'on humilie

La diaspora camerounaise — en chiffresFCFA
Objectif de l'État
2 000
milliards FCFA visés sur dix ans
Transferts réels · 2024
652
milliards FCFA transférés en 2024
Source : informations publiques disponiblesObjectif sur dix ans

Le projet DIASDEV pose une question simple, mais décisive : comment demander à une diaspora de financer davantage l'État quand la confiance entre cet État et ses ressortissants reste si fragile ? L'idée de mobiliser l'épargne des Camerounais de l'étranger pour soutenir le développement national n'a rien d'absurde en soi. Mais elle devient politiquement fragile dès lors qu'elle repose sur un lien de confiance qui n'a pas été reconstruit.

L'État camerounais dit vouloir mobiliser 2 000 milliards FCFA auprès de sa diaspora sur dix ans. Dans le même temps, les informations publiques disponibles indiquent que la diaspora a transféré environ 652 milliards FCFA en 2024. Ces chiffres montrent l'ampleur de l'ambition. Ils disent aussi autre chose : on ne parle pas ici d'un simple produit financier, mais d'un rapport politique entre un pays et ceux qui sont partis, souvent par nécessité, parfois par désespoir, toujours au prix d'efforts considérables.

Dans le cadre des travaux sur la diaspora camerounaise, menés dans le contexte de la présidentielle de 2025, nous avons cherché à comprendre où vivent les Camerounais de l'étranger, ce qu'ils font, pourquoi ils sont partis, et comment ils se projettent dans l'avenir national. Cette enquête, réalisée auprès de 6 801 Camerounais de toutes origines via des associations, réseaux d'étudiants, réseaux professionnels, lieux de rassemblement (restaurants, bars, etc.) et clubs de 2-0, résidant dans 13 pays (notamment la France, les États-Unis, le Canada, l'Allemagne, la Chine, la Belgique, les Émirats arabes unis, l'Angleterre, etc.), n'avait pas pour objet DIASDEV à l'origine. Elle prend aujourd'hui une résonance particulière parce qu'elle éclaire la composition sociologique d'une diaspora que l'État voudrait désormais transformer en source d'épargne nationale.

Photographie sociologique

Selon les résultats de cette étude, la diaspora camerounaise est majoritairement composée des ressortissants de la région de l'Ouest à hauteur de 71 %. Viennent ensuite le Centre-Sud-Est à 11 %, le Littoral à 8 %, les régions anglophones à 5 %, le Grand Nord à 4 %, et d'autres groupes à 1 %.

Région de l'Ouest71%
Centre-Sud-Est11%
Littoral8%
Régions anglophones5%
Grand Nord4%
Autres groupes1%
6 801 répondants · 13 pays
FranceÉtats-UnisCanadaAllemagneChineBelgiqueÉmirats arabes unisAngleterreetc.

Ce chiffre n'a pas vocation à se substituer à un recensement officiel mondial de la diaspora camerounaise. Il s'agit d'un résultat d'enquête, d'une photographie sociologique issue d'un travail de terrain et d'analyse, pas d'un registre d'État. Mais cette photographie a une valeur politique incontestable. Si elle reflète correctement la structure réelle de la diaspora, alors une part décisive de l'effort financier attendu par DIASDEV viendra mécaniquement de cette composante majoritaire.

Autrement dit, l'État ne demande pas seulement de l'argent à « la diaspora ». Il demande, dans les faits, une contribution massive à une composante sociale et historique bien identifiée, qui porte une mémoire particulière du pays et qui entretient avec lui un rapport profondément ambivalent. Cette mémoire n'est pas imaginaire. Elle plonge dans l'histoire profonde du Cameroun, dans la lutte anticoloniale, dans les combats nationalistes, dans les violences d'État qui ont marqué l'après-indépendance.

«L'État ne demande pas seulement de l'argent à « la diaspora ». Il demande, dans les faits, une contribution massive à une composante sociale et historique bien identifiée.

À cette mémoire historique s'ajoute un présent socio-politique difficile. Depuis plus d'une décennie, de nombreux Camerounais dénoncent la banalisation de propos stigmatisants visant le Grand Peuple de l'Ouest dans l'espace public et même les hautes sphères du gouvernement. Il ne s'agit pas ici d'affirmer qu'un tribunal aurait déjà tranché chaque cas. Il s'agit de constater qu'un très grand nombre de citoyens ont le sentiment d'être régulièrement caricaturés, insultés ou désignés comme problème national, souvent dans un silence institutionnel pesant.

Le dernier exemple en date, relayé par de nombreux Camerounais, rappelle encore cette désolante réalité : demander aux Bamilékés de « retourner chez eux » comme si certains Camerounais n'avaient pas pleinement droit à la nation reste une formule choquante, révélatrice d'un malaise plus profond et qui ouvre d'ailleurs la porte à la remise en question de la forme même de l'État — j'y reviendrai dans une autre tribune, car cela est peut-être une belle passe décisive. Qu'on le veuille ou non, ces paroles s'accumulent dans les consciences des victimes et finissent par produire une conséquence politique : l'effondrement de l'Unité Nationale.

Si la région de l'Ouest Cameroun représente bien la colonne vertébrale sociologique de la diaspora, alors le projet DIASDEV repose d'abord sur elle. Et s'il repose d'abord sur elle, il faut en tirer toutes les conséquences. Cela signifie qu'une part substantielle des ressources visées par l'État proviendra, par extrapolation, de cette composante majoritaire.

Ce point est crucial, parce qu'il change la nature du débat. On ne parle plus seulement d'un projet national, patriotique, de mobilisation de ressources. On parle d'un appel financier qui repose en grande partie sur un groupe qui estime porter l'une des mémoires les plus lourdes de l'histoire contemporaine du Cameroun. On demande donc davantage à ceux qui disent avoir été les plus souvent exposés à la suspicion, à la stigmatisation et au déni.

Le régime de Yaoundé ne peut pas ignorer cette contradiction. Il ne peut pas demander un effort d'épargne patriotique à ceux qu'il laisse trop souvent affronter seuls les humiliations symboliques, les lenteurs administratives et les discours hostiles. Ce serait faire reposer un projet national sur une base relationnelle déjà détériorée. Il faut également rappeler une évidence qu'ignore Yaoundé dans la conception de ce projet : les 652 milliards FCFA transférés en 2024 ne constituent pas une réserve dormante que l'État pourrait venir capter à volonté. Cet argent sert à payer des loyers, des soins, des études, des titres de séjour, des installations, des projets familiaux, commerciaux, des soutiens réguliers aux proches restés au pays. Il sert à maintenir l'équilibre de milliers de familles.

La diaspora n'est pas partie pour le plaisir. Elle est partie parce que les familles cherchent un meilleur avenir pour leurs enfants. Elle est partie parce que des parents se ruinent, s'endettent pour financer des études à l'étranger. Elle est partie parce que beaucoup pensent que l'école, l'économie et l'administration au Cameroun ne leur offrent plus assez de garanties. Demander à cette diaspora de financer davantage l'État sans lui rendre d'abord des comptes sur la qualité de la vie nationale, c'est lui demander un supplément de sacrifice sans contrepartie crédible et garantie.

Et si l'État capte une partie de ces fonds, va-t-il combler le déficit par une amélioration réelle des conditions de vie au Cameroun ? Va-t-il faire en sorte que les Camerounais n'aient plus besoin de partir ? Va-t-il appliquer plus de rigueur dans la gestion de la chose publique ? Va-t-il sanctionner les acteurs de la haine qui déstabilisent l'intégration nationale tant vantée par Yaoundé ? Va-t-il améliorer le système éducatif, l'emploi, la sécurité économique et les perspectives d'avenir afin que la diaspora puisse cesser d'être le seul recours ? C'est là la vraie question. Sinon, on ne fait que déplacer la charge sans résoudre la cause.

À ce malaise s'ajoutent des difficultés répétées : lenteurs consulaires, procédures opaques, renouvellements de passeports difficiles, accès laborieux aux services administratifs, sentiment d'abandon dans plusieurs pays d'accueil. Qu'a fait Yaoundé pour accompagner les Camerounais victimes de xénophobie en Afrique du Sud il y a quelques semaines ? Comment exiger une confiance financière maximale là où la confiance administrative, sociale et politique minimale n'est même pas assurée ?

L'État veut mobiliser l'épargne de sa diaspora. Très bien. Mais il doit d'abord montrer qu'il sait servir cette diaspora avec respect. On ne demande pas à des citoyens de placer leur argent dans un projet national quand ils doivent déjà se battre pour obtenir un document de voyage, un rendez-vous consulaire ou une simple réponse institutionnelle.

Avant de demander 2 000 milliards FCFA, le pouvoir devrait :

  1. D'abord, condamner explicitement les invectives ethniques et la stigmatisation publique, d'où qu'elles viennent, et punir sévèrement leurs auteurs. Le silence institutionnel nourrit cette fracture sociale et démantèle progressivement l'intégration nationale si chère à Yaoundé.
  2. Ensuite, moderniser en urgence les services consulaires. Un État qui veut mobiliser ses ressortissants doit commencer par leur simplifier la vie administrative.
  3. Puis, ouvrir un dialogue franc avec toutes les composantes sociales de la diaspora. Pas un dialogue de façade, comme cela a été le cas dans plusieurs projets au Cameroun, mais une vraie écoute des attentes, des blessures, des doléances et des priorités.
  4. Par la suite, définir de concert avec une task force constituée majoritairement de membres de la diaspora les grands axes du développement, et confier à la diaspora une partie de leur pilotage. It's business. On ne peut pas financer sans contrôler.
  5. Enfin, garantir une gouvernance transparente des fonds collectés. Si DIASDEV doit exister, il doit être clair, auditable, contrôlable et utile. La diaspora ne soutiendra pas un système qu'elle soupçonne de reproduire les mêmes erreurs que ceux qu'elle fuit.

En définitive, la vraie question n'est pas de savoir si la diaspora camerounaise peut contribuer. Elle contribue déjà, massivement, depuis des années. La vraie question est de savoir pourquoi elle devrait confier davantage à un État qu'elle juge trop lent à la respecter, trop hésitant à la protéger et trop prompt à la solliciter. Si le Cameroun veut sincèrement mobiliser 2 000 milliards FCFA auprès de sa diaspora, il doit d'abord réparer la relation qui rendra cette mobilisation possible et patriotique. Les chiffres comptent. Mais sans confiance, ils ne sont qu'une illusion de puissance.

Et l'on ne lèvera pas durablement 2 000 milliards sur une diaspora qu'on humilie.

Par Mathias Nana — Doctorant, chercheur